Sus aux tueurs de mots !
En découvrant le pavé en haut de la pile, on se dit Tiens ! c’est bien la première fois que je reçois un dictionnaire dédicacé, et puis non, la dédicace invite justement à penser le contraire : “Les Disparus du Littré ne sont ni un roman, ni un dictionnaire. C’est une petite collection de mots désusités, pour les amoureux de la langue et contre les régenteurs qui croient que tout ce qui n’est pas dans leur dictionnaire n’existe pas…”. Voilà un auteur qui sait s’annoncer même si la manière paraît un peu… désusitée. Le mot fait partie, on s’en doute, de ceux qu’on n’emploie plus. On le trouve plus sûrement dans le Louis XIV de Voltaire que dans le dernier livre de Katherine Pancol. Tout comme ”régenteur”, il a sa définition dans Les Disparus du Littré (1310 pages, 45 euros, Fayard) d’Héloïse Neefs.
25 000 mots ont disparu de la grande oeuvre d’Emile Littré publiée en quatre volumes et un supplément chez Hachette il y a un siècle et demi : vocabulaire scientifique (notamment en botanique, entomologie, minéralogie, chrirurgie et zoologie), néologismes… Alain Rey signe une belle préface sur la mort des mots et, partant, celle des langues. Oubliés, disparus, perdus, égarés qu’importe, ils sont incompris désormais. Libre à nous de les ressusciter et de les imposer à nouveau. Sinon pour le sens qu’il faudra restaurer, au moins pour leur musique et leur parfum. C’est le privilège du poète et de l’écrivain, encore faudrait-il qu’ils en usent. L’usage ? Ah, l’usage… Ne vous y fiez pas trop. Un flic débonnaire et un tyran démocrate. Il met les mots hors d’usage, les reléguant au cimetière de ce qu’Alain Rey appelle “la décadence lexicale” alors qu’il suffit de se replonger un instant dans les textes anciens pour les juger en pleine forme. On sait quand un mot apparaît, c’est même signalé dans les définitions; en revanche, on ignore le plus souvent quand il disparaît car de cela, on ne fait guère mention. Comme si au fond on n’en était pas fier. Impossible de reconnaître ces assassinats sans se confronter à ce paradoxe : ces mots disparus sont issus de textes d’auteurs qu’on lit toujours, de Rabelais à Chateaubraind en passant par Fénelon et Bossuet.
Héloïse Neefs a bien raison de s’agacer lorsque chaque année, à la publication de la nouvelle édition des dictionnaires, la presse dresse rituellement l’inventaire des mots nouveaux mais jamais celui des abandonnés. Elle nous invite à considérer tout dictionnaire avec circonspection, non comme comme “le” dictionnaire mais comme “un ” dictionnaire quel que soit son éditeur. Elle s’insurge à juste titre contre l’air du temps qui veut que hors du dico, point de salut pour les mots ! La vie, et encore moins la littérature, ne se conçoivent comme des parties de scrabble. Et puis quoi, ce n’est parce qu’un mot ne sert plus provisoirement qu’il faut l’achever à terre. On ne trouvera pas dans ce livre que des mots désignant des métiers, des techniques et des objets qui ont eux-mêmes disparu. Des exemples ? “Attédier” (importuner), “Beurrette” (dans la Limagne, aliment préparé avec la crème), “calomniographe” (celui qui écrit des calomnies), “cénobiarque” (supérieur d’un monastère de cénobites), “cohibant” (qui isole), “déauration” (action de dorer), “grimauderie” (radotage), “musulmanisme “(islam), “nubileux” (couvert de nuages), “oppignorer” (engager au sens de mettre en gage), “pindariser” (parler ou écrire d’une manière recherchée), “seringuer” (injecter une plaie pour la nettoyer), “supernel” (qui vient du ciel)…
On feuillette ce gros livre et l’on se prend à crier Vive les archaïsmes ! ainsi que nos modernes dictionnaires qualifient les mots en sursis lorsqu’ils leur font encore la grâce de leur accorder trois lignes. Ces Disparus du Littré, qui m’emplissent bizarrement de nostalgie pour les Disparus de Saint-Agil,nous invitent à la résistance. Tout sauf la résignation. Surtout ne pas faire son deuil de ces mots que Raymond Queneau disait “décédets”. Il ne tient qu’à nous de les rendre à leur gloire. Au-delà de l’anecdote (les “acadabrantesque” et autres liés à l’air du temps), seuls comptent le ressenti et la chair des mots. Même si l’inactuel n’est pas pour autant l’immortel. . Il n’est que de relire au hasard Les Plaideurs ou les Caractères : “occire”, gent”, heur”… Tant pis si la majorité ne comprend rien aux descriptions de blasons (sestre, gueule…), et si l’on passe pour précieux chaque fois que l’on use de “peccamineux”. Il ne tient qu’à nous de requalifier les mots disqualifiés. Ils ne sont pas dans les limbes, puisqu’elles n’existent plus a-t-on récemment appris, mais au purgatoire en attendant des jours meilleurs. Sus donc à Cinoc, le “tueur de mots” inventé par Georges Perec dans La Vie, mode d’emploi. Cela dit, si l’on prend ce non-dico au mot, c’est toute une conception du dictionnaire qui doit être révisée.
24 mars 2008 Le Monde, la république des mots, Pierre Assouline
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