Mise à jour le mercredi 7 décembre 2022 à 10h05

Par l'intérêt qu'elle présente et l'influence qu'elle a exercée, la littérature de l'Antiquité grecque est probablement la plus grande au monde. Quelle autre littérature peut en effet se targuer de réunir à elle seule des auteurs de la stature d'Homère, Sappho, Eschyle, Sophocle, Euripide, Thucydide, Aristophane, Platon ou Aristote, pour ne citer que quelques-uns des noms les plus éminents?

Littérature et philosophie de la Grèce antique

Non seulement la Grèce antique a produit un nombre considérable de chefs-d'œuvre, mais elle a aussi et surtout inventé des genres littéraires – l'épopée, la tragédie, la comédie, la poésie lyrique, l'historiographie, les dialogues et traités philosophiques, l'art oratoire, la biographie et le roman en prose – dont elle va fixer les modèles pour de nombreux siècles. La littérature grecque constitue donc, en ce sens, un des fondements de la culture occidentale.

Littérature grecque antique

Mais la littérature écrite se fonde elle-même sur une très riche littérature orale, faite de fables et de mythes, que tous les Grecs apprenaient dès l'enfance, comme l'explique Platon dans la République. Il n'est donc pas étonnant que la plupart des auteurs grecs s'en inspirent, que la science et la philosophie grecques se développent à partir d'une vision mythique du monde, et que l'historiographie elle-même garde la trace de ses origines dans la mythologie.

L'époque pré-athénienne

Littérature orale et poésie épique

Au deuxième millénaire av. J.-C., les rois et les nobles mycéniens avaient coutume d'inviter à leur cour des poètes-musiciens à chanter et improviser sur des thèmes traditionnels, et à célébrer les hauts faits des héros en s'accompagnant à la harpe. Ces aèdes aiodoï – tel l'aveugle Démodocos du livre VIII de l'Odyssée – connaissaient des dizaines de milliers de formules métriques, vers ou parties de vers, qu'ils combinaient pour composer des suites d'hexamètres dactyliques, vers traditionnels à six pieds de la poésie héroïque grecque.

Homère lui-même, qui a très probablement exercé la fonction d'aède sur la côte ionienne de l'Asie Mineure, dans la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C., est l'héritier de siècles d'expérience dans la technique de l'improvisation. On lui doit l'Iliade et l'Odyssée, deux chefs-d'œuvre de l'art de la composition orale, qui, par leur perfection même, expliquent le déclin ultérieur de cette forme de poésie narrative. En effet, les auteurs des siècles suivants ne pourront qu'imiter un style, oubliant, souvent, les fondements essentiels de la technique d'improvisation. Celle-ci consiste en un ensemble de procédés de composition poétique – des formules stéréotypées, par exemple – qui se transmettaient et s'enrichissaient avec le temps. Cependant, la littérature orale va perdre du terrain avec l'introduction, à l'époque des épopées homériques, de l'alphabet et de l'écriture. On ignore si Homère lui-même connaissait l'écriture, et si cette connaissance a pu avoir une influence sur son œuvre.

Les deux poèmes homériques serviront aussi de manuels de morale pour les siècles ultérieurs. L'intrigue de l'Iliade couvre quelques jours seulement dans la dixième année du siège de Troie par les Grecs; axée autour de la colère d'Achille, elle est très homogène et introduit déjà le thème tragique de l'hubris, c'est-à-dire de la fierté aveugle qui conduit un héros à sa perte, et appelle la vengeance des dieux. Achille, blessé dans son orgueil par son chef Agamemnon, se retire du combat et prie pour que ses ennemis remportent la victoire. Sa prière est exaucée, mais son meilleur ami, Patrocle, est tué dans la bataille; la vie d'Achille perd alors tout son sens, et même la revanche qu'il prend sur le noble troyen Hector (meurtrier de Patrocle) ne pourra racheter cette perte.

L'ingéniosité et l'habileté d'Ulysse, le héros de l'Odyssée, sont à la mesure de la constance avec laquelle le héros résiste aux séductions et aux dangers du monde imaginaire qu'il traverse au cours de son périple pour revenir à la réalité et retrouver son foyer, son épouse et sa famille.

littérature de l'Antiquité grecque
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Il existe également plusieurs dizaines d'hymnes «homériques», que la tradition attribuait à Homère, mais qui ont en réalité été composés par des auteurs différents et postérieurs (au VIIe et au VIe siècle av. J.-C.), en hexamètres dactyliques. Ces hymnes, de longueur variable et d'intérêt inégal, s'adressent généralement à des dieux, et notamment à Dionysos, Apollon, Hermès, Déméter et Aphrodite, rendant hommage à leurs qualités et, parfois, racontant leurs exploits. Le Cycle épique, qui date à peu près de la même époque, mais est aujourd'hui perdu, faisait revivre des épisodes de la guerre de Troie autres que ceux traités dans l'Iliade et l'Odyssée.

Les poèmes didactiques d'Hésiode (début du VIIe siècle av. J.-C.) appartiennent aussi à la tradition déclinante de la poésie orale. Hésiode se distingue d'Homère en se donnant la mission de présenter «la vérité et non la fiction». Les Travaux et les Jours sont un hymne à la vie rustique et donnent des conseils sur la manière de mener une vie laborieuse et vertueuse, notamment grâce aux travaux des champs; la Théogonie, qu'on lui attribue traditionnellement mais qui est sans doute apocryphe, est une généalogie des divinités olympiennes, placées sous l'autorité de Zeus, le garant de l'ordre du monde.

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La poésie lyrique

Entre le VIIe siècle et le Ve siècle av. J.-C., la société royale et féodale de l'époque mycénienne évolue vers la civilisation de la cité-État (polis), qui se caractérise notamment par de fortes tensions entre l'aristocratie et le peuple, le dêmos. Dans beaucoup de cités, les classes populaires trouvent des dirigeants qui les défendent, usant parfois de méthodes dictatoriales mais accordant aux classes inférieures des privilèges qu'elles n'avaient jamais eus jusqu'ici. Cette humanisation de la vie politique donne une importance nouvelle à l'individu et à l'expérience personnelle: ainsi, en littérature, la poésie épique et narrative cède-t-elle la place à la poésie lyrique, qui exprime des sentiments plus intimes tout en se prêtant à des usages cérémoniaux. De même, les hymnes et les chants de la culture populaire vont prendre une forme artistique plus personnalisée.

La poésie lyrique peut être monodique ou chorale. Les odes monodiques, chantées en solo, sont accompagnées à la lyre; ce sont des scolies (chansons de table) ou des hommages personnels à des dieux ou à des amis; Sappho et Alcée de Lesbos (vers 600 av. J.-C.) occupent une place particulière dans le développement de ce genre poétique. Deux autres grands représentants de l'ode monodique sont Simonide (mort en 468 av. J.-C.) et Anacréon (VIe siècle av. J.-C.), qui appartenaient l'un et l'autre à un milieu cosmopolite et se déplaçaient de cour en cour. De ces auteurs, qui ont écrit pour des chœurs aussi bien que pour des solistes, il ne nous reste que de rares poèmes.

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La plupart des poèmes lyriques étaient, comme leur nom l'indique, accompagnés à la lyre, tandis que le couplet élégiaque était dit sur une musique de flûte, ajoutant une dimension méditative et mélancolique. Le législateur athénien Solon (début du VIe siècle av. J.-C.) utilise le genre poétique pour exprimer ses réflexions politiques, et l'élégie prendra une orientation très caractéristique avec les maximes et épigrammes attribuées à Théognis (VIe siècle av. J.-C.). Quant à la poésie iambique de la satire et de l'invective – autre forme de lyrisme personnel –, elle aurait pris naissance avec Archiloque au VIIe siècle av. J.-C.

L'ode chorale était chantée par un chœur (littéralement «groupe de danse») composé soit de jeunes filles, soit de garçons ou d'hommes, et accompagnée de musique et de danses. Accompagnant des manifestations religieuses, elle développe progressivement une structure rigide et complexe de strophes, d'antistrophes (qui correspondent aux strophes syllabe par syllabe) et d'épodes (au rythme différent). Le dithyrambe (cantique consacré à Dionysos) et le péan (hymne à Apollon) étaient, eux aussi, particulièrement appréciés. Le plus grand représentant de la poésie chorale est sans doute Pindare (mort en 438 av. J.-C.), dont il nous reste quatre livres d'épinicies, odes triomphales composées en l'honneur des vainqueurs des jeux athlétiques.

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La philosophie présocratique

Dans sa tentative pour retrouver l'origine des choses et esquisser un ordre de l'univers, Hésiode est le précurseur de la science et de la philosophie grecques. Au VIe siècle av. J.-C., Thalès de Milet, en Ionie, est le premier philosophe grec à poser le problème de l'Un et du Multiple. Quelle est l'archê, l'élément premier qui est derrière les multiples apparences fluctuantes (les «phénomènes») que nous appréhendons par nos sens? Les réponses de l'école de Milet sont d'ordre matérialiste: pour Thalès, en effet, cet élément est «l'eau» ; pour son disciple Anaximandre, c'est «l'infini» (une substance indéterminée qui, par le jeu des contraires, devient le monde tel que nous le connaissons); pour Anaximène, disciple d'Anaximandre, c'est «l'air». Entre-temps, dans le sud de l'Italie, Pythagore et ses disciples répondent: «aucune substance matérielle, mais des nombres et des relations entre les nombres». Vers 500 av. J.-C., à Éphèse (en Ionie), Héraclite cherche apparemment un compromis en expliquant que l'élément primordial est le feu, mais que derrière cela se trouve un principe rationnel, le «logos», qui est présent dans chaque âme humaine.

La notion de feu héraclitéen souligne le caractère constamment changeant du monde phénoménal. Pour l'école éléatique, au Ve siècle av. J.-C., représentée par Parménide et par Zénon, ce monde des phénomènes n'est pas réel; ce n'est qu'un monde d'apparences. Les Éléates parlent de l'être et du non-être, mais ils ne font pas toujours la distinction, semble-t-il, entre deux modes de «non-être» : «ne pas être la chose en question» (c'est-à-dire «être différent») et «ne pas exister». Certains de leurs contemporains développent le matérialisme de l'école de Milet dans le sens d'une pluralité des principes premiers: Empédocle en postule quatre – le feu, l'air, la terre et l'eau – tandis que Leucippe et Démocrite expliquent que les objets sensibles sont des combinaisons de particules invisibles appelées atomes, terme qui signifie «indivisible».

L'idée se répand toutefois que la phusis, ou la «nature», c'est-à-dire la somme totale des choses connues par l'expérience sensorielle, ne représente peut-être pas toute la réalité. Vers le milieu du Ve siècle, Anaxagore postule la notion «d'esprit» noûs comme principe ultime. Et l'on commence à opposer la phusis telle qu'elle se manifeste chez l'homme – c'est-à-dire la nature humaine – et le nomos, qui désigne la loi, la coutume, la convention.

À la fin du Ve siècle, les sophistes, dénomination qui à l'origine ne comportait pas de nuance péjorative, vont discuter à l'infini de toutes ces questions et devenir, sous leur forme extrême, des sceptiques ratiocineurs, adeptes d'un relativisme moral, qui – intellectuels de métier – professent un opportunisme soutenu par une éloquence superficielle. Peut-être faut-il toutefois distinguer du lot des sophistes comme Protagoras, pour qui «l'homme est la mesure de toute chose», et Gorgias, le fondateur de la rhétorique.

La période athénienne

Les plus grands auteurs grecs du Ve et du IVe siècle av. J.-C. sont pratiquement tous nés à Athènes ou associés d'une manière ou d'une autre à la capitale de l'Attique. En deux cents ans, Athènes va connaître une concentration d'écrivains et de penseurs sans équivalent dans l'histoire de la littérature mondiale. De plus, c'est au cours de cette période que vont se fixer la plupart des genres littéraires tels que nous les connaissons encore aujourd'hui.

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La tragédie

La première forme littéraire à atteindre sa maturité est la tragédie, qui, comme les autres genres dramatiques, se développe à partir des odes chorales liées au culte de Dionysos. Le mot «tragédie», qui signifie «chant du bouc», dérive peut-être de la peau de chèvre que portaient certains célébrants lors des cultes dionysiaques. Selon une tradition, on devrait à un certain Thespis, vers 535 av. J.-C., d'avoir distingué, dans les dithyrambes qu'il composa pour les Dionysies récemment créées à Athènes, le rôle du chef du chœur (le coryphée) et de lui avoir donné son premier rôle dramatique.

Eschyle

Le genre est perfectionné par Eschyle (524? - 456? av. J.-C.) – le premier des trois grands auteurs tragiques athéniens –, qui ajoute un second acteur et permet aux deux hommes d'incarner plusieurs personnages. Puis, Sophocle (495? - 405? av. J.-C.) introduit un troisième acteur. Ce nombre constituera désormais la norme, mais le chœur conserve sa place centrale dans le drame, comme le montre la structure même de la tragédie grecque, qui est en réalité une série d'odes chorales entremêlées de scènes d'action et de dialogues. D'ailleurs, de nombreuses pièces doivent leur titre aux «personnages» incarnés par le chœur: les Euménides, les Troyennes ou les Oiseaux, par exemple.

À l'époque d'Eschyle, les poètes tragiques doivent présenter une «tétralogie», elle-même composée d'une trilogie – trois tragédies traitant d'événements faisant partie d'un même cycle mythologique – et d'une quatrième pièce plus courte, le drame satyrique, qui aborde sur un mode burlesque certains aspects du cycle et permet de relier la tétralogie au dionysisme en général; elle fait souvent intervenir un chœur de satyres – ces êtres mythiques dotés d'un corps d'homme et de jambes de bouc associés au culte de Dionysos. La tétralogie était soumise à un magistrat athénien qui, s'il la jugeait acceptable, en assurait la production aux frais de l'État, généralement dans le cadre des Grandes Dionysies qui se tenaient au printemps. Trois tétralogies étaient présentées lors de chaque festival, et un jury décernait un premier, un deuxième et un troisième prix. Il semble qu'après Eschyle la pratique consistant à construire une tétralogie autour d'un même thème mythologique soit tombée en désuétude.

La seule trilogie entière qui ait survécu est l'Orestie d'Eschyle, mais il manque le drame satyrique qui l'accompagnait. L'Orestie comprend Agamemnon (le meurtre du vainqueur de Troie par sa femme Clytemnestre), les Choéphores (le meurtre de Clytemnestre par son fils Oreste) et les Euménides (l'acquittement d'Oreste à Athènes, et la transformation des Érinyes, esprits de la vengeance, en Euménides, bienveillantes gardiennes de la justice). Cette œuvre révèle l'intérêt que porte le dramaturge au thème de la souffrance humaine et à la relation qu'entretient l'homme avec les puissances divines. Des quatre pièces d'Eschyle qui subsistent – sur les quatre-vingts environ qu'il a écrites – les plus intéressantes sont les Perses (sur la défaite des Perses à Salamine), et Prométhée enchaîné, qui évoque le défi lancé aux dieux par le Titan Prométhée, bienfaiteur de l'humanité (il lui a donné le feu et apporté la civilisation) et inventeur des techniques.

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Sophocle

Sophocle se soucie moins de justifier les dieux aux yeux des hommes. Sur les sept pièces seulement qui subsistent de lui, plusieurs dépeignent le héros tragique tel que le concevra plus tard Aristote: un homme de noble stature, entraîné à sa perte par son aveuglement, son hamartia. Parmi ces héros, il y a Ajax, le guerrier homérique incapable de s'adapter aux nouveaux idéaux de son époque; le roi Œdipe, qui résout l'énigme du sphinx et explique le meurtre de son père en se découvrant lui-même comme le meurtrier; ou encore Créon, qui, dans Antigone, déclenche une catastrophe en plaçant les lois humaines au-dessus de la loi divine. La perfection formelle des pièces de Sophocle a été particulièrement admirée par Aristophane et Aristote.

Euripide

Euripide (484? - 406? av. J.-C.), le troisième des trois tragédiens, innove du double point de vue de la forme et du fond. Dans Alceste, il remplace le drame satyrique par une œuvre tragi-comique. Dans Médée et dans Hécube, il invente une tragédie intérieure de la destruction morale occasionnée par la souffrance. Enfin, avec Hélène et Ion, il compose, sur le thème de l'être et du paraître, des mélodrames tragiques, qui, par leur fin heureuse et les motifs de leur intrigue, annoncent la comédie nouvelle. Il subsiste de lui dix-neuf pièces.

La comédie: Aristophane

Il faut attendre le Ve siècle av. J.-C. pour que la comédie trouve officiellement sa place dans les festivals athéniens. Étymologiquement, la comédie est le «chant du cômos», le cômos étant le cortège «carnavalesque» des rituels dionysiaques. Dans sa forme dite «ancienne», la comédie contient presque toujours un discours du chœur au public – par lequel l'auteur exprime ses opinions personnelles –, un débat contradictoire entre deux personnages, et une série de scènes sur le mode de la farce, plus ou moins bien reliées entre elles. Dans son contenu, elle se caractérise généralement par des intrigues peu réalistes (souvent empruntées aux mythes), et par une profusion de railleries et de sarcasmes à l'adresse de personnalités athéniennes vivantes. Les chœurs sont déguisés de façon fantasque en boucs, en nuages ou en guêpes. Les seules comédies anciennes que nous connaissons sont celles d'Aristophane (450? - 385? av. J.-C.), et encore ne nous en reste-t-il que onze sur les quarante qu'il composa. Les plus connues sont les Nuées, où Socrate est injustement caricaturé en sophiste; Lysistrata, où les femmes refusent toute relation sexuelle avec leurs maris tant que la guerre du Péloponnèse ne sera pas finie; les Oiseaux, qui est une satire de l'utopisme; et les Grenouilles, où Aristophane (qui détestait la guerre mais était, semble-t-il, politiquement et intellectuellement conservateur) se moque d'Euripide et de ses idées progressistes. Sa dernière pièce, Ploutos (le Riche), annonce déjà par sa satire moins virulente, sa parodie directe du mythe et le rôle restreint du chœur, la comédie dite «moyenne», qui fera la transition vers la comédie «nouvelle» très en honneur au IVe siècle av. J.-C.

L'histoire

Dans les premiers temps de la Grèce, l'Histoire au sens moderne du terme n'existe pas en tant que concept. Les grands événements de la vie collective ne sont pas étudiés pour eux-mêmes mais replacés dans un système mythique caractérisé par son cycle éternel de naissances, de morts et de renaissances. De même, les faits de la vie personnelle ou sociale ne sont pas analysés du point de vue de leurs causes ou des principes qui les régissent – ce que feront plus tard la science ou la philosophie –, ni considérés comme des maillons dans une chaîne unidirectionnelle – ce que fera l'historiographie.

Cependant, au VIe et au Ve siècle av. J.-C., cette conception mythique et synthétique des choses cède la place à un mode de pensée analytique, qui ouvre la voie à une véritable révolution intellectuelle. Les penseurs commencent à interpréter les mythes dans une perspective historique et à voir dans les aventures des dieux ou des héros de simples faits du passé, ce qui incite les cités et les grandes familles nobles à vouloir se rattacher à ces êtres fondateurs et à glorifier leurs exploits; il naîtra ainsi de multiples chroniques ou traditions orales, souvent locales, dans lesquelles le mythe et l'histoire se mêlent inextricablement.

Hérodote

Ce sont toutes ces sources qu'utilise Hérodote (485? - 425? av. J.-C.), le «père de l'histoire», ajoutées aux documents et aux témoignages qu'il recueille au cours de ses voyages et de ses rencontres. Ionien de naissance et Athénien d'adoption, Hérodote est le premier auteur à tenter d'écrire une histoire universelle, en commençant par les mythes, considérés à l'époque comme des événements réels. Le fil conducteur de sa pensée est la notion d'orgueil démesuré hubris, qui vient elle-même du mythe par le biais de la tragédie; ainsi, pour expliquer les guerres médiques (début du Ve siècle av. J.-C.), qui forment la partie principale et le point culminant de ses Histoires, il suppose une querelle entre l'Europe et l'Asie qui remonterait aux rapts mythiques de Ion et d'Europe. Avec des digressions dans l'histoire, l'ethnologie et le folklore de divers peuples – Égyptiens, Lydiens, Scythes, Perses et Grecs –, il entreprend ensuite de raconter l'entreprise impie du roi perse Xerxès, son immense expédition pour écraser les Athéniens et la punition infligée à son orgueil dans les grandes défaites qu'il subit à Salamine et à Platée.

Thucydide

Un motif tragique comparable anime l'œuvre du grand successeur d'Hérodote, Thucydide (455? - 400? av. J.-C.). Général athénien exilé à la suite d'une défaite militaire durant la guerre du Péloponnèse, Thucydide passera le reste de sa vie à écrire l'histoire de cette guerre et mourra avant même de l'avoir achevée. Le point culminant de son ouvrage est l'échec complet de l'expédition athénienne contre Syracuse, un échec qui découle directement de l'attitude arrogante et impitoyable d'Athènes. Thucydide s'intéresse à la tragédie intérieure des hommes et à l'effondrement de la moralité qui accompagne ces processus de représailles successives; il exprime ses idées dans des discours et des dialogues imaginaires qu'il prête à des personnages réels.

Xénophon

Un historien de moindre envergure est Xénophon (430? - 354? av. J.-C.), à qui l'on doit notamment l'Anabase, qui décrit la fuite des troupes mercenaires grecques abandonnant la Perse après une campagne désastreuse, les Helléniques, qui prolonge succinctement l'œuvre de Thucydide, et la Cyropédie, qui sera le prototype des ouvrages néo-classiques consacrés à «l'éducation des princes».

La philosophie

Dans les Mémorables, Xénophon montre pour la première fois l'impasse dans laquelle le relativisme et le scepticisme des sophistes ont conduit la philosophie et il brosse un des portraits les plus fiables que l'on ait de Socrate (469 - 399 av. J.-C.). L'autre grand portraitiste du philosophe est son plus éminent disciple, Platon (428 - 347? av. J.-C.), qui le met en scène dans la plupart de ses «dialogues». Socrate lui-même n'a rien écrit, d'où la difficulté constante de séparer ce qui revient au maître et à son disciple, mais la plupart des écoles de philosophie se réclamant de lui, il est probable qu'il ait donné à la pensée philosophique en général une impulsion décisive et que sa contribution au système platonicien soit considérable.

Socrate

Socrate semble établir une distinction claire entre les disciplines qui cherchent à atteindre la connaissance exacte – c'est-à-dire la sophia ou la «sagesse» (au sens de «savoir») –, et celles qui traitent de questions éthiques et peuvent seulement conduire à la philosophia, c'est-à-dire à «l'amour de la sagesse». Sur les moyens de s'approcher de la sagesse, il proclame sa foi indéfectible en la raison universelle, qui est inhérente au langage même et, par conséquent, présente dans l'esprit de chaque homme. Questionnant habilement des personnes ordinaires, il met en lumière les grandes notions morales qui sous-tendent les affirmations les plus banales et se transforme ainsi en un «accoucheur des esprits». «L'homme ne peut pas ne pas philosopher; il a seulement le choix entre philosopher mal, c'est-à-dire sans en être conscient, et philosopher bien». Ce principe est en filigrane dans toute la méthode socratique. Enfin, à partir de ces idées générales, Socrate développe une méthode rigoureuse de définition des notions, fondée sur les ressemblances et les différences, et insiste pour libérer les idées de toute association avec des exemples concrets ou avec des préjugés populaires.

Permettant de révéler au grand jour l'ignorance ou les incohérences des prétentieux, la «maïeutique» suscite l'hostilité de nombreux ennemis envers Socrate, dont la pensée est assimilée aux mouvements les plus conservateurs. Le philosophe sera condamné à boire la ciguë.

Platon

Platon, révolté contre une démocratie qui permet de telles injustices, abandonne toute ambition politique et fonde sa propre école, l'Académie, pour se consacrer aux spéculations mathématiques et philosophiques. C'est alors qu'il compose ses dialogues, pour illustrer cette «méthode socratique» qui, procédant par questions et réponses, fait avancer l'homme sur la voie de la vérité.

Si les premiers dialogues démontrent l'efficacité de la dialectique pour se délivrer des préjugés et des conceptions erronées, les suivants – comme leBanquet ou laRépublique – présentent des doctrines plus élaborées et esquissent les fondements du système platonicien, la théorie des «Idées». Aux notions générales que Socrate a cherché à définir, Platon attribue une existence autonome dans un monde qui transcende celui de notre expérience sensorielle ordinaire. Non seulement il existe des idées telles que la bonté, la vérité ou la beauté, mais tous les noms communs de la langue renvoient à des idées supratemporelles: chaque lit «réel» du monde où nous vivons (celui des «phénomènes» et du devenir) n'est qu'une représentation imparfaite du lit idéal ou de l'idée de lit; de même, le triangle que l'on voit n'est qu'une reproduction approximative de la «triangularité» pure. Ces idées, qui correspondent à «l'essence» des choses, ne peuvent être appréhendées que par la raison, mais elles ont une réalité plus grande que leurs équivalents imparfaits dans l'espace-temps: en effet, si la triangularité n'existait pas, il ne pourrait y avoir de triangle réel, alors que l'existence de la triangularité ne dépend pas de l'existence de triangles particuliers.

leBanquet et laRépublique tentent de donner une application éthique à cette théorie. Le premier dialogue évoque l'évolution de l'âme depuis l'amour des choses particulières jusqu'à l'amour de l'être pur; le second décrit une société idéale – gouvernée par des philosophes ayant suivi une formation rigoureuse –, qui reproduit la structure d'une âme humaine équilibrée, où la prudence, la tempérance et le courage sont ordonnés par la vertu suprême de la justice. Mais Platon prend bientôt conscience du problème que pose le hiatus logique séparant l'être statique de son devenir. Dans le Parménide, il prête au philosophe éléatique éponyme une critique virulente des Idées, et, dans ses dialogues ultérieurs – dont Socrate disparaît –, il cherchera à y répondre en réaménageant son système philosophique.

Aristote

Le principal disciple de Platon, Aristote (384-322 av. J.-C.), fondateur du Lycée – également appelé école «péripatéticienne», en référence au peripatos, péristyle où l'on se promène tout en discutant –, propose une autre façon de résoudre la question de l'être et du devenir. Renouvelant le système double et statique de son maître, il adopte la prémisse dynamique selon laquelle le monde réel est celui de l'expérience, et que c'est là que se réalisent pleinement les potentialités. Tout objet ou individu peut être envisagé sous quatre aspects, qui constituent les quatre causes expliquant le changement au sein de la nature: en tant que substance (matière), en tant que forme, en tant que maillon dans une chaîne de causalités (cause efficiente), et en fonction de sa finalité (cause finale). C'est ce dernier aspect qui prédomine chez les êtres vivants (depuis les végétaux jusqu'aux hommes), tous caractérisés par l'entéléchie, c'est-à-dire par le fait d'avoir un but en soi, qui est d'aller dans le sens de leur propre réalisation.

Ce principe, probablement inspiré par l'intérêt que porte Aristote à la biologie, connaît une application particulière dans le domaine de l'éthique (Éthique à Nicomaque); ainsi, le bonheur réside non pas dans des choses extérieures comme le plaisir, le prestige ou l'argent, mais dans l'évolution du soi vers sa réalisation en tant qu'être unique. On le retrouve dans ses ouvrages de critique littéraire (la Poétique ), où il place l'accent sur l'évolution organique de la littérature et sur le caractère propre des différents genres littéraires.

La partie essentielle de la pensée d'Aristote se trouve peut-être dans la Physique et la Métaphysique, mais la simple énumération de ses ouvrages – la Constitution d'Athènes, la Rhétorique, Du ciel, Sur l'Âme, De la génération des animaux – montre la diversité étonnante des domaines auxquels il s'est intéressé. En outre, ses écrits sur la logique définissent des modes de raisonnement qui, pendant deux mille ans, vont garder toute leur valeur.

L'éloquence: Lysias et Démosthène

Le IVe siècle av. J.-C. a été l'âge d'or de l'éloquence. Les Grecs, semble-t-il, ont toujours aimé les discours, comme orateurs ou comme auditeurs. Presque tous les personnages d'Homère sont de beaux parleurs, et une scène favorite des tragédies et des comédies est le long débat qui oppose les protagonistes (l'agôn). Hérodote et Thucydide composent eux-mêmes les discours qu'ils prêtent aux grands personnages de leurs histoires. La fréquentation des tribunaux est un élément important de la vie athénienne, dont Aristophane se moque d'ailleurs dans les Guêpes. Aussi, à la fin du Ve siècle, quand les sophistes veulent faire de la rhétorique un art à part entière, trouvent-ils immédiatement un public prêt à les suivre.

Les Grecs développent donc l'art oratoire, multipliant les procédés et les subtilités, attribuant un terme à chaque figure de rhétorique et à chaque technique de diction. Ils étudient la gestuelle, la façon de placer la voix, l'élocution et la construction formelle du discours. Les écoles de rhétorique enseignent un riche répertoire d'arguments tout prêts, de descriptions stéréotypées et autres procédés pour enrichir, arranger ou orner le sujet traité. La rhétorique puise souvent ses sources chez les grands auteurs; en retour, la littérature – grecque et, plus tard, romaine – accordera à la forme et au style une importance que l'on ne redécouvrira en Europe qu'à la Renaissance. Les grands professeurs de rhétorique exercent une influence considérable et leur réputation est immense: les orateurs talentueux sont adulés du public à un point qui nous paraît inimaginable aujourd'hui.

Mais comme l'art d'écrire un discours ou de le prononcer en public requiert un certain nombre de compétences, il se crée un corps d'auteurs professionnels, les logographes, dont le plus célèbre est sans doute Lysias (458? - 380? av. J.-C.), qui composera deux cents discours (dont plus de trente sont parvenus jusqu'à nous) dans le style attique le plus pur. Un rhétoricien d'un autre genre est Isocrate (436-338 av. J.-C.), qui dirigera une grande école d'orateurs et donnera à ses propres discours la forme de manifestes politiques. Son talent et son style fluide lui vaudront des reproches de superficialité et de monotonie, mais on lui doit, sur le plan politique, d'avoir constamment plaidé la cause de l'unité grecque.

Mais le plus grand des orateurs politiques fut de loin Démosthène (384-322 av. J.-C.), considéré par tous comme un modèle d'éloquence. Selon les témoignages mêmes de ses contemporains, ses discours – par leur contenu, leur vivacité et leur virtuosité technique – touchaient au sublime. Cependant, la longue bataille qu'il mènera pour empêcher Athènes et les autres cités grecques de tomber sous la domination de la Macédoine se soldera par un échec. Démosthène se suicidera.


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