Les Emmurés, qui paraît en 1894, incarne pleinement l’attention que Lucien Descaves a portée durant toute sa vie aux exclus de la société. Le roman épouse la condition quotidienne des aveugles et l’on y retrouve un aspect quasi docu-mentaire, qui ne craint pas le souci du détail — comme c’était déjà le cas dans Sous-Offs. Les Emmurés révèle un pan ignoré du peuple de Paris, très peu de récits avant lui ayant décrit l’existence de ceux qui ne voient pas (le texte le plus connu à leur être consacré est la célèbre Lettre sur les aveugles de Diderot). Ce sont leurs conditions matérielles, morales et affectives que veut dépeindre ici Lucien Descaves et comme pour ses autres livres, il s’y attache à la manière qui le caractérise : avec une scrupuleuse sincérité.
L’histoire entre David, qui travaille pour l’aide au développement suisse et Agathe, son amante rwandaise, est des plus édifiantes : en fait de compréhension il y a de la fascination, à la place de la réflexion s’impose la passion. Le roman, en revanche, essaie de comprendre comment un pays pacifique, la Suisse, et ses coopérants peuvent dépenser des millions pour aider, involontairement, ce qu’on appelle un génocide. Car celui-ci ne surgit pas d’une situation chaotique, il naît d’une organisation bien faite, parmi des gens appliqués qui aiment l’ordre. Pour commettre un crime organisé, il faut un peuple organisé. La critique de notre aide au développement est sévère mais l’auteur sait que la tâche demeure. Sauf qu’elle est plus complexe que nous le pensons. Lukas Bärfuss, le dramaturge suisse, a écrit un roman sur la Suisse qui se situe au Rwanda. Plus précisément à Kigali, dans un jardin, dans une maison. L’affaire porte sur une période de cents jours, d’avril à juillet 1994, un peu avant et quelque temps après. Elle nous plonge dans les crimes des Hutus, qui massacrent systématiquement les Tutsis au cœur d’un conflit qui voit les rebelles Tutsis lentement prendre le dessus. Bärfuss a écrit un roman politique dont chaque moment captive le lecteur. Son écriture est élégante malgré un sujet sanglant et intense malgré son élégance. Quant à la France, elle n’apparaît qu’un court instant : un véhicule militaire passe, orné du drapeau français.
Les cigales se sont tues… un temps. Le temps de grandir et de tomber amoureux, de fonder un foyer ou de devenir fort face aux épreuves de la vie. C’est au cœur de la Provence que se déroule cette histoire, dans les paysages paradoxalement calmes et vallonnés d’une région ensoleillée, dans les méandres d’une âme ou dans les entrailles d’une guerre dramatique que va se jouer le destin d’une famille. Maria grandit avec sa sœur Justine au rythme des saisons. Adulte, elle fonde un foyer et coule des jours heureux. Mais quand sa destinée se retrouve bouleversée, elle doit affronter à la fois les cahots d’une existence mouvementée et le choc sociétal d’une modernité qui se heurte à la tradition. L’écriture calme et pertinente de l’auteur fait résonner ces événements d’un autre siècle mais les rend assez palpables pour provoquer émotion, attachement et emportement. Une lecture agréable qui offre un moment d’évasion et de qualité qui séduira les amateurs du genre.
Balthazar fait visiter son bateau à la petite Stéphanie, les mains d’Alice frôlent celles d’un peintre, Paul et Anna se séparent, un psychanalyste se suicide, Poupée jolie et Sam disparaissent… C’est d’amour et de folie dont il est question dans ce recueil. Chacune des nouvelles nous emmène dans un espace familier, comme si nous avions déjà vécu ces situations, comme si les personnages nous étaient intimement proches. Mais à notre insu, un glissement opère, la réalité nous échappe, jusqu’au basculement imperceptible vers l’imaginaire. Doux et léger, un parfum de Méditerranée traverse ces pages qui entraînent le lecteur dans une réalité où l'étrange affleure.
Un monde où l’on est surveillé par son ombre, des voyages organisés pour visiter des bureaux… Votre journée vous déplaît ? Demandez à l’Office de Récupération des Journées Défectueuses d’en vivre une autre. Jacques Sternberg, prix de l’humour noir, plonge le lecteur dans un univers totalitaire, une fresque délirante entre M. C. Escher et Lewis Carroll, Kafka et les Marx Brothers. Dans cette mise en abîme, c’est le visage grimaçant de notre réalité qui apparaît. Un chant poétique, loufoque et effrayant. Tour à tour dactylo, emballeur, navigateur et illustrateur, Jacques Sternberg (1923-2006) fut le scénariste d’Alain Resnais (Je t’aime, je t’aime) et l’auteur d’une œuvre dense, ironique, absurde et sombre, où se télescopent les romans, les contes et le théâtre.
Philip Roth aborde une fois de plus le problème du vieillissement – du cortège d’horreurs, de maladies, de petites misères, d’humiliations qui l’accompagnent. Ce lent renoncement obligé à tout ce qui fait le plaisir, l’élan de la vie : ce qui constitue la vie elle-même. Et il l’aborde de front, avec son audace, sa rage, son désir d’aller jusqu’au bout des réalités de tous ordres, d’autant plus, dirait-on, qu’elles sont désagréables et qu’il faut, comme pour les exorciser, en avoir fait le tour et le compte, sans faiblir ni se voiler la face.
Zuckerman, son alter ego, vit maintenant retiré dans un fond de campagne, non par choix, mais à cause de l’humiliation que lui cause une faiblesse nouvelle : il souffre d’incontinence urinaire.
L’espoir, à la suite d’une opération, d’être un jour débarrassé de son incontinence donne à Zuckerman l’élan voulu pour faire un échange de logements et se procurer ainsi un appartement à New York. Mais, dans cet appartement, il va rencontrer une jeune femme qui réveille bientôt toutes les pulsions sexuelles qu’il croyait avoir dominées. Il entame avec elle un dialogue imaginaire, se raccroche à l’illusion de pouvoir encore séduire, va bien sûr de déconvenues en déconvenues…
Ce n’est pourtant pas cette impossibilité qui va à nouveau l’éloigner de New York et d’un retour à la vie, mais la perspective de devenir le matériau littéraire d’un jeune biographe, Kliman, qui le poursuit avec toute l’énergie qui, autrefois, était la sienne : il se voit ainsi enterré avant d’être mort, devenu un objet propre à satisfaire les ambitions d’autrui, et non plus un écrivain dans toute sa puissance créatrice. Il ne lui reste plus qu’à disparaître.
Mais la mort annoncée n’est pas que physique et mentale, elle est aussi littéraire : il entrevoit ce qu’il adviendra de son œuvre qui passera par le prisme déformant des propres fantasmes du biographe. Exit le fantôme est en somme la chronique annoncée d’une double mort.
Conclusion : vraiment très fort, ce roman, magistral, même. Est-ce parce que Roth parle si bien de la vieillesse qu’il ne vieillit pas, chaque livre frappant plus fort que le précédent ?
«Je ne me suis pas toujours appelé du nom que je porte, et c'est comme si j'avais vécu une autre fois. C'est comme si j'avais été un autre. Mais de cet autre, je n'ai aucun souvenir. Rien qui puisse se dire tel, plutôt les ombres floues des réminiscences où s'évanouissent, aux limites de la mémoire, les ultimes rayons d'un monde éteint. J'étais trop jeune pour les souvenirs, quand j'ai cessé d'être lui. Et cependant il a toujours occupé ma pensée, toute ma pensée. Il ne m'arrive rien d'important, ou de misérable, ou de triste ou d'heureux que je n'aie le sentiment étrange de recevoir par délégation. Nous sommes pourtant très différents, lui et moi. Pour commencer, lui avait un père, tandis que moi, je n'ai eu que le manque. Tout, depuis toujours, a gravité autour de ce trou noir. Je me heurte tous les jours au fantôme de celui que je fus quand je portais un autre nom.»
Les taiseux raconte, en trois temps, ou plutôt en trois silences, une vie passée à chercher un père qui se dérobera à toute tentative de le saisir. Nourri par un style très sûr et une réflexion profonde et poignante sur le secret et les origines, Les taiseux est sûrement le texte le plus personnel jamais écrit par Jean-Louis Ezine.