Après des études de lettres, Jean-Claude Lalumière a multiplié les expériences dans des domaines aussi variés que la papeterie industrielle, le sport, le transport de champignons, l'enseignement, le bâtiment, la radio et bien sûr l'administration. De tout cela il s'est inspiré pour écrire le Front russe, son premier roman.
« – On vous envoie sur le front russe ! C'est vache pour un nouveau. Je n'avais pas envie de discuter de cela avec lui. […] Pour ma part, je n'étais pas d'humeur à plaisanter. Un rond-de-cuir atrabilaire venait de contrarier la stratégie que j'avais mise en place depuis des semaines en m'expédiant à plusieurs encablures des couloirs feutrés du Quai d'Orsay, dans un quartier d'avenir, comme il est écrit sur les plaquettes publicitaires des promoteurs immobiliers, et qui n'est qu'un vaste chantier bruyant et poussiéreux, coincé entre les voies ferrées d'une gare secondaire et le boulevard périphérique. Mon plan de carrière donnait dans une impasse. » Propulsé pour cause d'attaché-case encombrant à la section Europe de l'Est et Sibérie du ministère des Affaires étrangères, le narrateur tire un trait sur ses ambitions et découvre la face cachée de l'administration. De l'accueil d'une délégation officielle iakoute à la conférence de presse improvisée du Premier ministre kirghize en passant par une mission de représentation à Tbilissi, il cumule sans discontinuer gaffes et mésaventures. Une ironie allusive, sarcastique jusqu'à l'humour noir parfois, anime cette partition dont tout accent lyrique est volontairement banni. Riche de pages pittoresques et d'anecdotes traitées avec une vigueur exceptionnelle, ce premier roman se déroule sur un rythme très vif et fait assaut d'esprit, révélant un auteur capable de manier profondeur d'analyse psychologique et réflexions non dépourvues de poids.
Horacio Castellanos Moya est né au Honduras en 1957, mais a vécu la majeure partie de sa vie au Salvador. Il vit aujourd'hui à Pittsburgh, en Pennsylvanie. Son œuvre est parcourue d'un souffle rageur et brutal heureusement apaisé par un humour féroce, dernier rempart contre la bêtise.
« – Et moi, qu'est-ce que je suis, idiot ?!
– Un monstre…
Lena s'immobilise, l'oreille tendue, à affût.
– Une femme belle quand je me suis marié avec elle il y a vingt-trois ans, dit Erasmo sans emphase tout en s'installant sur la cuvette, mais qui, deux ans après, a commencé à se transformer en monstre. Une femme avec qui j'ai eu des jumelles adorables et qui n'a jamais surmonté la mort de m'une parce qu'une infirmière l'avait laissé glisser. Une femme qui s'est repliée sur elle-même, qui n'a plus jamais voulu avoir de relations avec moi, qui a fait de la mort du bébé un martyre. Une femme avec qui je n'ai plus jamais eu de relations sexuelles et qui a transformé ma vie en enfer…
– Tais-toi ! Maudit personnage ! »
Dans la famille déjà déchirée du président du Parti national hondurien, le mariage de la fille unique avec un communiste salvadorien met le feu aux poudres. Lorsque le jeune couple part vivre au Salvador et que la guerre éclate entre les deux pays, deux tragédies s'emmêlent. Avec une grande force suggestive, cette descente aux enfers éclaire le mal de vivre d'une Amérique centrale déchirée par la violence, hantée par la dictature militaire, livrée aux conflits sociaux nés d'un accroissement chaotique, et emprisonnent chacun dans la solitude et une introversion débouchant souvent sur le désespoir et la folie. Après Le dégoût, La mort d'Olga Maria, L'homme en armes, Déraison, Le bal des vipères et Là où vous ne serez pas, Horacio Castellanos Moya confirme avec Effondrement ses talents de portraitiste au vitriol du monde d'aujourd'hui.
Né en 1968 en Angleterre, Warren Ellis a participé au renouveau du label Marvel dans les années 1990. Scénariste, il a travaillé sur des séries telles que Ultimate Fantastic Four et Iron Man et est également l'auteur de Transmetropolitan ainsi que des séries Global Frequency, Planetary et The Authority.
« Il y a un livre qui se balade quelque part dans la nature et nous devons remettre la main dessus. – Vous avez essayé les objets perdus ? » ai-je demandé avec espoir. Et à cet instant précis, j'aurais bien eu besoin d'une machine à remonter le temps, histoire de revenir dans le passé pour me tirer une balle dans la tête. « C'est un objet, certes, et il est perdu. Disparu dans les années 1950, en fait. Nixon l'avait échangé contre les faveurs d'une Chinoise qui vivait sur une péniche dans la baie de San Francisco. Depuis, il passe de mains en mains. Il faut le rapporter à la Maison Blanche. » Une piste vieille de cinquante ans, voilà qui fleure enfin le vrai travail de détective. Pour le privé à la dérive Michael McGill, abonné aux affaires minables, c'est l'aubaine. Mandaté par le chef de cabinet de la Maison Blanche pour retrouver la deuxième Constitution des Etats-Unis, un document secret écrit par les très puritains Pères Fondateurs dont la reliure est alourdie par des fragments de météorite, Michael se lance dans l'exploration rocambolesque d'une Amérique tombée en déliquescence en compagnie de Trix, une fille tatouée qui écrit une thèse sur « les expériences humaines extrêmes auto-infligées ». Prodigieusement habile à fixer, avec une scrupuleuse patience, ce qu'il y a de beau et de lourd derrière l'écume de la banalité, Warren Ellis livre avec Artères souterraines un premier roman de haute volée où se mêlent humour noir, liberté transgressive et savoureuse culture underground.
Jean-Philippe Mégnin vit non loin de Besançon. Quand il n'enseigne pas l'histoire des sciences, il se demande toujours ce qu'il préfère : écrire ou jouer du piano, Lascaux ou Soulages, le glacier du géant ou le Quartier latin. Sans compter qu'il y a aussi la pointe du Raz…
C'est à Chamonix que Marion a ouvert sa librairie. C'est à Chamonix, également, qu'elle a rencontré celui qui va devenir son mari, un guide de haute montagne. C'est d'ailleurs en montagne que Marion s'épanouit. Mais alors qu'elle croit avoir enfin atteint l'apogée du bonheur, son quotidien, tout doucement, s'assombrit. On découvre avec un plaisir profond l'humour et la chaleur, le charme et l'acuité du regard de Jean-Philippe Mégnin. Voilà un roman certes sobre quant à l'intrigue, mais riche en témoignages psychologiques, tant le romancier n'épargne aucun détail, aucune nuance pour donner l'impression de la réalité vivante. « C'est en fin d'après-midi que ça s'est passé. J'avais laissé la librairie à ma vendeuse, et j'étais venue me rafraîchir à la terrasse de l'M, ma brasserie préférée, pas encore trop pervertie par le culte du touriste ignare et de l'argent facile qui gangrène Chamonix. C'est elle qui les a envoyés là, allez voir, elle a sûrement été boire une orange pressée avant d'aller faire ses courses… Lui ? Ben il est en montagne, avec une météo comme ça, vous pensez… Ils sont tous en montagne, les guides… Je n'en sais rien, moi, quand il rentre… Elle, elle doit bien le savoir, elle vous le dira… Mais dites, c'est vraiment sûr, qu'il n'y a rien de grave ? » Beauté des paysages découpés, beauté aussi de cette héroïne, Marion, plénitude de sa liberté et pudeur de sa douleur composent la délicate palette, l'univers maîtrisé de ce premier roman.
Après Sous le charme de Lillian Dawes (Quai Voltaire, 2009), Sanctuaires ardents montre l'étendue de la palette de Katherine Mosby et son sens aigu des nuances.
« Ils ne semblaient pas habiter le monde de la même façon que lui, rivé à la terre par sa large ossature à chacun de ses pas pesants. […] La famille Daniels suscitait en Addison le besoin d'une langue plus extravagante que ne le permettait son maigre vocabulaire. Plus tard, il ne pourrait expliquer ce qui avait rendu cette première rencontre avec les Daniels aussi fondamentale, mais il se rappellerait la façon dont la lumière miroitait à travers les branches des platanes, les feuilles en mouvement pointillant le sentier de cette même luminescence qu'il sentait à l'intérieur de lui, excitante et insaisissable. » La famille Daniels n'en finit pas de dérouter la petite bourgade de Winsville, en Virginie : elle possède un gramophone, ne se mélange au voisinage et paie ses achats en monnaie sonnante et trébuchante. Quand Vienna Daniels est abandonnée par son mari et reste seule pour élever leurs deux enfants, les rumeurs vont bon train. Peu à peu, désirs et jalousies s'exacerbent. Si Vienna ne se soucie pas des médisances des habitants du comté, les enfants sont la cible de mauvais traitements et la situation devient rapidement insupportable. Elle comprend qu'il lui faut entrer en résistance. On ne discute pas avec la mentalité provinciale. On la combat. Avec une implacable rigueur qu'atténue la douceur mélancolique du style, Katherine Mosby propose avec Sanctuaires ardents, son premier roman (et deuxième à paraître en France), un hymne somptueux aux êtres libres et exigeants dont la vie ne consiste pas à attendre en vain un bonheur illusoire.
Jean Mattern est né en 1965 dans une famille originaire d'Europe centrale. Il vit à Paris avec sa femme et ses trois enfants et travaille dans l'édition. Son premier roman, Les Bains de Kiraly, a été traduit dans sept langues.
« Nous nous étions perdus dans le chaos du front qui avançait. Perdus l'un pour l'autre, perdus au milieu d'un continent éventré, et nulle part où aller. La guerre nous avait transformés en faux jumeaux pendant un long été, puis tout s'était déchiré, d'un coup de sifflet. Une main tendue, un train qui part vers l'ouest : je suis resté sur le quai, et les cris de Stefan, incrédule, la tête penchée dangereusement hors du compartiment, n'y changèrent rien. » Si cet instant a obsédé le narrateur pendant des années, il existe cependant des moments que sa mémoire ne parvient plus à reconstituer : les quelques secondes avant le sifflement du chef de quai. Les images ne se sont pas évanouies à cause des soixante années qui le séparent de l'événement : « Déjà quelques mois plus tard, en regardant les carreaux blancs ou jaunes d'un hôpital de fortune, je ne savais plus très bien pourquoi nous n'avions pas pris ce train ensemble. » Remontant le fil de ses souvenirs, des premières années de sa vie passées à Temesvar à la Champagne française, où il a fondé une famille avec une hongroise exilée, en passant par les traumatismes de la guerre, le narrateur confie à son fils l'histoire de cette séparation d'avec son ami d'enfance, sur un quai de gare, à Budapest, en 1944. Tout cela est magnifiquement évoqué, grâce surtout à une écriture simple, sensible, jamais moralisatrice, et que ne corrompt ni la sensiblerie ni l'afféterie. Avec De lait et de miel, Jean Mattern donne la peine mesure de son talent.
A une époque indéterminée, un voyageur découvre le pays des "Jardins Statuaires", un ensemble de domaines, protégés par de vastes enceintes, où la principale activité des hommes consiste à cultiver des statues. Dans ces propriétés où la pierre pousse sans cesse, la vie est réglée d'après une organisation rigoureuse, apparemment ludique et rationnelle, mais aux fondements étranges. Au fil des pérégrinations du voyageur, l'utopie se lézarde : la place des femmes; le pouvoir occulte d'une mystérieuse guide des hôteliers, les statues qui maigrissent ou croissent indéfiniment posent des questions angoissantes. Enfin, la menace de Barbares qui se rassemblent aux frontières et préparent l'invasion des jardins statuaires va achever de déséquilibrer cette société.
Marcel Theroux vit à Londres où il est romancier et réalisateur de documentaires. Au nord du monde est son premier roman traduit en France.
« Chaque jour, je boucle mon ceinturon de revolvers pour aller patrouiller dans cette ville miteuse. Je fais ça depuis si longtemps que j'en ai pris le pli, comme la paume de la main qui porte un seau dans le froid. Le pire, c'est l'hiver, quand j'émerge d'un sommeil agité, que je cherche mes bottes à tâtons dans le noir. L'été, ça va mieux. L'endroit est presque ivre d'une lumière sans fin et le temps file pendant une semaine ou deux. Il n'y a pas vraiment de printemps ou d'automne dignes de ce nom. Ici, dix mois par an, le climat mord la peau. Le silence règne, désormais. La ville est plus vide que le paradis. Mais avant ça, il y a eu des moments si durs que j'accueillais presque avec gratitude une bonne vieille tuerie entre adultes consentants. » Lorsque Makepeace, shérif de la ville nouvelle d'Evangeline, dans le Grand Nord, aperçoit un avion en perdition, le doute n'est plus permis : ailleurs, la vie continue comme avant. Makepeace prend alors la route et traverse un monde post-apocalyptique pour tenter de trouver âme qui vive. L'heure n'est plus à la prudence : de toute évidence, Makepeace n'a rien à perdre. Avec sa forme classique et harmonieuse, son réalisme descriptif et sa vigueur dramatique, Au nord du monde explore l'humanité sans idéalisation. Marcel Theroux a su, grâce à la fluidité et à l'aisance de son style, trouver le ton narratif qui convenait à ce roman original : il s'attarde, creuse, joue avec la puissance des mots, des formes et des situations. C'est toute la force de ce nouvel écrivain.
Audur Ava Olafsdóttir, née en 1958 à Reykjavik, publie son premier roman en 1998. Rosa candida, largement salué par la presse et la critique, est traduit pour la première fois en français.
« J'essaie de déduire de l'expression et de la mimique des gens vêtus de vert le degré de mes chances de survie. L'un dit quelque chose à l'autre qui se met à rire aux éclats derrière son masque vert ; ce n'est pas comme si la situation était grave, pas comme si quelqu'un allait mourir. Il n'y a rien de plus minable à mon heure dernière que la gaieté des gens et l'abord insouciant de ceux qui seront encore là quand je serai parti. On ne parle même pas de moi – je comprends au moins cela – mais d'un film que l'un a vu et que l'autre ira voir ce soir. Le champ de coquelicots, justement, je connais le film. Il s'agit d'un home qui a été durement repoussé et qui enlève la femme qui l'a dédaigné et ils braquent une banque ensemble. Le film a obtenu récemment le prix spécial à un festival de cinéma. » Quand Arnljótur quitte son Islande natale pour le continent et la plus célèbre roseraie du monde, il laisse derrière lui son frère jumeau autiste, son octogénaire de père et la tombe de sa mère, décédée dans un accident de voiture. Il emporte la passion qu'il partageait avec cette dernière, le jardinage, sa philosophie et la culture d'une variété de rose à huit pétales apparentée à Rosa candida. Y a-t-til un avenir dans les roses pour un jeune homme d'aujourd'hui ? Si Rosa candida ferraille contre la banalité du quotidien, c'est sans l'ombre d'une amertume, d'une méchanceté, d'une rancœur. Ici tout est liberté, art de vivre. Audur Ava Olafsdóttir est une sacrée découverte. À suivre à la trace !