Thierry Hesse vit à Metz. Il a publié deux romans aux éditions Champ Vallon, Le Cimetière américain, en 2003 (prix Robert Walser), et Jura, en 2005, qui ont tous deux été remarqués par la critique.
« Ce soir, en regardant par la fenêtre de ma chambre, j’observe dans la cour de jeunes hommes au buste d’athlète. Ils ont parfois un bras en moins et ils avancent avec difficulté dans un fauteuil ou à l’aide de prothèses. De mon côté, je suis revenu à la case départ : Paris-Grozny-Paris. Une dizaine de stations de métro me séparent de mon domicile, une petite demi-heure à pied de celui de mon père. Depuis qu’il s’est tué, je n’y suis pas retourné. Lorsque j’en serai capable, que je pousserai la porte de son appartement pour le vider pièce après pièce, sans doute que j’irai mieux. Pour le moment, je vais écrire l’histoire de ma famille. Avant, pendant, après la guerre qui a détruit l’Europe et la moitié du monde il y a environ soixante ans. Cette guerre qui m’a conduit en Tchétchénie afin qu’à présent cette histoire m’appartienne. » Grand reporter tout autant épris d’histoire et de politique internationale qu’obnubilé par les désastres naturels, Pierre a pour habitude de reconstituer l’histoire des disparus. Désireux de comprendre le destin de ses grands-parents paternels, des Juifs russes assassinés par les nazis, il décide de partir pour Grozny afin d’éprouver « la vie avec la peur […] avec la désolation et la mort ». Ces quelque quatre cent cinquante pages se dévorent avec passion, tant Thierry Hesse dénonce avec une allégresse cannibale les hypocrisies, les lâchetés face à la violence quotidienne. Poignant de rage, sans que le moindre faux-pas ne vienne en limiter la puissance, ce roman au présent décrypte crûment l’Histoire du XXe siècle.
Quelque part en Amérique du Sud, dans
l’île de Vatapuna ou à Lahomeria, trois
femmes d’une même lignée semblent prédestinées
à connaître le même sort : mettre au monde une petite fille et
être forcée de taire à jamais le nom du père. Elles se nomment Rose,
Violette et Vera Candida. Ce sont des femmes éprises de liberté mais enclines
à la mélancolie, des femmes téméraires mais sujettes aux fatalités propres
à leur sexe. Chacune à sa manière se bat pour faire honneur à ce
qu’elles sont : des mères affranchies, bien décidées à se choisir ellesmêmes
leur destin.
Dans cette fable éblouissante où le réalisme se mêle à la magie, on retrouve
« tout » Véronique Ovaldé, son écriture enchantée, sa fantaisie et son goût
pour le merveilleux. Ce que je sais de Vera Candida a l’envergure des histoires
universelles.
Mo Yan, né en 1955, fils de paysans pauvres, quitte tôt l’école pour travailler aux champs, puis s’enrôle dans l’armée – c’est grâce à elle que l’autodidacte pourra devenir écrivain. Une dizaine de ses romans sont traduits en français, dont Beaux seins, belles fesses(2004), Le Supplice du santal (2006) et Quarante et un coups de canon (2008).
« Je suis innocent ! Moi, Ximen Nao, j’ai vécu trente ans dans le monde des humains, j’ai aimé travailler, je me suis montré diligent et économe dans la tenue de ma maison, j’ai donné pour la construction des ponts et de routes, j’ai fait le bien autour de moi. Dans chaque temple du canton de Dongbei relevant du district de Gaomi on peut voir des statues de divinités restaurées avec mes dons ; chaque pauvre de ce canton a pu se nourrir grâce aux aumônes en grains que je lui ai faites. Mais chaque grain de céréales a été engrangé dans mon grenier à la sueur de mon front, chaque sapèque de mon coffre a été le fruit de ma peine. » Parce qu’il a été fusillé le 1er janvier 1950 pour une raison inconnue, le propriétaire terrien Ximen Nao ne capitule pas et demande au roi des enfers de faire preuve de clémence. Aux côtés de ce dernier, les juges ont le regard fuyant. Tous savent qu’il est l’esprit d’une personne morte victime d’une injustice. Il est rendu à la vie. De réincarnation en réincarnation, tour à tour âne, bœuf, cochon, chien et singe, Ximen Nao va être témoin d’un demi-siècle d’histoire chinoise, du maoïsme à l’actuel système en passant par la Révolution culturelle. Sans jamais perdre de vue son petit village et sa propriété. Diabolique et pétillant d’intelligence, La dure loi du karma éblouit son lecteur. Comme toujours chez Mo Yan, rien que du très sérieux. Mais ludique ! Sans compter que l’écrivain chinois a la plume acide : jamais il ne laisse ses personnages s’engager sur une voie trop prévisible.
Vincent Message est né en 1983 à Paris. Les Veilleurs est son premier roman.
« On en revient donc aux faits : je me suis trouvé mêlé à une affaire de meurtre. Par un beau matin de février, un peu froid mais lumineux, je suis descendu dans la rue armé d’un pistolet, et j’ai tué trois personnes. C’étaient apparemment des gens que je ne connaissais pas, et qui ne m’avaient rien demandé. Ils étaient des êtres humains, moi aussi peut-être, et ça ne se passait pas trop mal. Ensuite les cinquante-quatre témoins ont compté sept ou huit coups de feu. Moi j’ai vu les rosaces de cervelle jaillir sur le trottoir. La rue brusquement cathédrale. Les grandes orgues qui se mettaient en marche. » Oscar Waldo Andreas Nexus est condamné à perpétuité, puis transféré à la clinique Bentlam et placé sous la surveillance du docteur Joachim Traumfreund. L’affaire semble classée, sauf pour Samuel Drake, le gouverneur de la région de Regson, dont la maîtresse a trouvé la mort dans la fusillade. Pour lui, Nexus n’a été que l’instrument de gens qui voulaient lui porter un coup, l’affaiblir à un moment décisif et l’empêcher d’être réélu. Convaincu d’un complot politique, il charge Paulus Rilviero d’en apprendre un peu plus. Ce dernier a la discrétion pour seule consigne. Ici, le suspense est permanent, tant Vincent Message s’est forgé une écriture élégante et précise, où se mêlent la force de l’imagination et le poids du réel. Habile à multiplier les points de vue, à alterner les récits et à croiser les différences, l’écrivain électrise, et c’est véritablement du grand art. Les Veilleurs s’impose comme l’un des plus stupéfiants romans de cette rentrée.
Premier roman d’Enrique Serpa, Contrebande dépeint à merveille le monde turbulent et misérable de La Havane dans les années vingt. Publié en 1938, il est considéré comme un classique de la littérature cubaine contemporaine.
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« La goélette s’appelait La Buena Ventura. Prononcé sur la terre ferme ce nom eût peut-être été dépourvu de sens ; en mer, vivier de toutes les superstitions, il prenait en revanche la valeur d’une prédiction salutaire. Plus d’une fois, son charme dissipa la peur d’un désastre alors qu’une tempête d’une fureur démesurée s’annonçait. Jamais prière marine n’eut de vertu plus réconfortante ni de sortilège prédisposant plus volontiers à l’optimisme. La mer avait beau se transformer en gueule béante, immense et avide, et le vent abuser de sa violence terrifiante, la mort nous solliciter sans relâche depuis l’eau pétrie de ténèbres, l’ouragan hurler, personne à bord ne bronchait. » Son armateur l’a affectée à la pêche à la daurade, au mérou et au poisson-scie, jusqu’au jour où la prohibition est promulguée aux Etats-Unis. C’est alors que le capitaine de la goélette, que tous surnomment Requin, lui suggère de remplacer la pêche par la contrebande d’alcool. L’affaire est dangereuse, mais elle rapporte et l’une compense l’autre. C’est de plus la vraie vie, une vie d’homme, prêt à tout. Dans l’étrange face-à-face qui l’oppose à Requin, l’armateur entend prouver qu’il est lui aussi capable de faire de pareils choix. Roman où les images de misère, de ruine, de mort et de déclin côtoient les rêves de lumière et d’harmonie, Contrebande a la beauté crépusculaire des chants sacrés. Un de ces livres qu’on peut lire et relire, ouvrir au hasard des pages et s’en trouver changé.
Alicia Dujovne-Ortiz est argentine. Elle vit à Paris depuis 1978. Journaliste, biographe et romancière, elle est l’auteur, entre autres, de L’Arbre de la gitane et des biographies Anita, Dora Maar et Camarade Carlos.
« Nous l’envoyons à Montevideo pour un temps indéfini, sans couverture diplomatique et sous une fausse ou semi-fausse identité pour qu’elle s’y installe de façon clandestine ; en attendant nos directives, elle commencera à mettre sur pied un réseau d’agents secrets qui devra couvrir l’Amérique tout entière, du nord au sud. Là-bas, elle en saura encore moins sur les dessous de cette affaire (et elle en sera d’autant plus efficace). Quand ils restent à Moscou, les Espagnols vivent comme s’ils étaient prisonniers alors qu’ils ne le sont pas, tout ça parce qu’ils vivent ente eux, entassés dans une Espagne minuscule sans castagnettes, sans fenêtres ni soleil. » Montevideo est un nid de taupes qui n’attendent qu’un signal pour se mettre en marche. Pour la militante communiste de choc Africa de Las Heras, qui a le grade de colonel, cette nouvelle mission ne devrait pas rencontrer de difficulté. Depuis la Seconde Guerre mondiale, elle est devenue une héroïne de légende. Son nouveau nom ? Maria Luisa. Ses nouveaux métier et situation ? Couturière, veuve, née à Ceuta. Son objectif premier : séduire un écrivain actuellement à Paris et repartir avec lui en Uruguay. De son écriture dense, explosive, qui fonce à toute allure, Alicia Dujovne-Ortiz dévoile un immense talent de conteuse. Au-delà de la fiction, documentée et érudite, L’étoile rouge et le poète est à lire comme une chronique pleine d’humour du siècle passé. Qui creuse, avec un grand talent, de vieilles interrogations politiques.
Antoine Audouard est né en 1956. Il est l’auteur de huit romans dont Adieu, mon unique et Un pont d’oiseaux (Éditions Gallimard).
« Manquerait plus que ce soit un Arabe, dit Mamine – et tout le monde se mit à rigoler, sauf Noémie, sa fille, qui venait d’arrêter de fumer et faisait la toupie tant et si bien qu’elle nous soûlait, à force. Si c’est un type gentil, dit David, dans le fond, on s’en fout, mais son père le reprit, ces gars-là je les connais et crois-moi, ils sont pas comme nous. Dans l’ensemble, tout le monde trouva que Mamine en avait de ces idées, un Arabe petite place des Hommes, il n’y avait qu’elle pour nous inventer ça. Puis Trevor s’explosa le nez et deux dents en fonçant droit dans le mur avec son nouveau vélo, et on oublia tout dans l’engueulade entre José, qui était d’avis de lui mettre une rouste pour être aussi con, et Noémie, qui voulait aller à l’hôpital. Mais quand le gars arriva, quelques jours plus tard, et que pour de vrai c’en était un, d’Arabe, ça mit une drôle d’ambiance. » De la défiance à la haine, il n’y a qu’un pas. Et lorsqu’un fait divers ébranle la petite communauté de ce village du Sud de la France, c’en est fait de l’étranger. L’Arabe est du mauvais côté au mauvais moment dans le mauvais pays ou la mauvaise région. Parce que la peur domine et que tout le monde s’en moque, de l’injustice commise à un Arabe. Parce qu’il est seul. Seul contre tous les autres. Dans ce récit aux nombreuses ruptures de ton, Antoine Audouard prend un savant et malin plaisir à bousculer la quiétude de son lecteur : il le secoue, l’entraîne dans l’enfer ordinaire du racisme et de la xénophobie.
Marie Le Gall est née en 1955 à Brest. Elle est professeure de lettres à Fontainebleau. La Peine du Menuisier est son premier roman.
« Chacun de nous naît au moins deux fois. Le jour de l’accouchement de sa mère et celui de son premier souvenir. Je suis née à quatre ans dans un face-à-face foudroyant avec la mort. Rescapée, je ne sais comment. » Pour la narratrice, la mort est omniprésente, tant les membres de sa famille semblent toujours en deuil de quelqu’un. Très vite, l’enfant fait connaissance avec les morts : « Ils étaient tous mon sang, ma peau, les reflets roux de mes cheveux, les expressions de mon visage. Ils habitaient en moi et jamais ne me laissaient seule. » Elle les aime et les sent frémir même s’ils n’ont pas été ses vivants à elle, mais elle se heurte douloureusement à leur silence. Elle aurait voulu les entendre, ils ont tant de choses à lui dire, bien plus que les vrais vivants qui ne fêtent jamais rien et ne se réunissent qu’après les enterrements. Ils la fascinent et elle a la certitude qu’ils vivent près d’elle d’une autre manière. Mais elle n’interroge pas son père, le Menuisier, muré dans son silence. Pourquoi n’ont-ils pas de mots l’un pour l’autre ? Pourquoi ce silence oppressant et ces deuils à n’en plus finir ? Est-elle née pour libérer une âme ? Peut-on consoler un mort ? « La mort ne prend que ceux qui sont en vie. Nous ne sommes ni morts, ni vraiment vivants dans notre maison-cimetière. Nous évoluons dans un état intermédiaire. » Dans La Peine du Menuisier, c’est avant tout l’atmosphère qui compte. Marie Le Gall parvient à toucher son lecteur au plus profond de la compassion.
Réalisateur et écrivain, Philippe Carrese est l’auteur de nombreux romans noirs, ainsi que de polars jeunesse. Enclave est son premier roman de littérature générale.
« À un signe, les soldats ont tous grimpé dans les quatre premiers camions, avec une parfaite discipline. Le cinquième véhicule hermétiquement bâché, sans doute chargé de tous les secrets de Medved’, suivait. Le convoi a passé les grilles du camp. Un homme de troupe est descendu refermer le grand portail. Les loupiotes rouges aux culs des véhicules se sont dissipées dans la forêt, comme les ronflements brouillons des moteurs. L’odeur des gaz d’échappement a stagné longtemps. L’aube blafarde pointait derrière les cimes enneigées des mélèzes. La lune difforme s’éclipsait derrière les cimes enneigées des montagnes. Ils sont partis, ce matin. » En vidant le camp de Medved’, en janvier 1945, devant l’avancée soviétique, les Allemands ont pris soin de piéger son unique issue. Comment s’échapper de cet enfer ? Faute de trouver une solution immédiate, les détenus, un peu plus de cent soixante êtres humains coincés en pleine montagne, cernés par deux torrents infranchissables, coupés du monde extérieur, vont devoir prendre en main leur propre survie et s’organiser. Tandis que Matthias, le jeune narrateur, tient la chronique de cette nouvelle existence, notant les faits, les gestes et les paroles de chacun, la situation dérape progressivement. Avec un rythme d’écriture impitoyable, Philippe Carrese enracine son œuvre dans l’histoire concentrationnaire. Il la donne à voir, à entendre, à sentir. Son récit, précis jusqu’à l’obsession, est époustouflant : à le lire, on éprouve le goût de l’essentiel.
Nadeem Aslam est né en 1966 au Pakistan. Sa famille se réfugie dans le nord de l’Angleterre lorsqu’il a quatorze ans. L’auteur confirme ici le talent déjà remarqué dans son premier roman traduit en français, La Cité des amants perdus.
« Personne ne s’aventure près de la maison, lui a dit Marcus, parce que la zone autour du lac est censée être habitée par les djinns. C’est un endroit où s’affrontent les vents du lac, de la montagne, du verger, mais pour les musulmans l’air y est à jamais chargé de la présence invisible des esprits, bons et mauvais, de l’univers. Et pour faire bonne mesure, un fantôme, censé être celui de sa fille Zameen, est apparu dans une des pièces le jour où les talibans ont débarqué, ce qui les a aussitôt mis en fuite. » Anglais de naissance, Marcus Caldwell a passé la majeure partie de sa vie en Afghanistan, après avoir épousé une Afghane. A soixante-dix ans, en deuil de sa femme et de sa fille, il désespère de retrouver Bihzad, son petit-fils disparu. Le sort de l’enfant reste un mystère. Aux côtés du vieux médecin, il y a Lara, originaire de la lointaine Saint-Pétersbourg, qui a accompli un long voyage pour tenter de retrouver son frère, soldat de l’armée soviétique ; David, ancien agent de la CIA et ami de Zameen, parti sur les traces de son fils ; Casa, exécutant appliqué endoctriné par les talibans qui se sent investi d’une mission importante. Des cellules dormantes d’Al-Qaida à la corruption au sein de la CIA, Nadeem Aslam fait feu de tout bois et raconte – verdict froid, cinglant et sans appel – l’enfer afghan sans prétendre à la vérité historique. De la violence et l’injustice, de l’ordonnancement du récit, du rythme haletant de ce deuxième roman jaillit une force incroyable. Nadeem Aslam écrit comme on enfonce un clou dans un bois trop dur : en tapant fort, sans ménager ses forces.