Le troisième roman de Justine Lévy aurait pu s’appeler La Concordance des temps. Tandis que Louise va mettre au monde son premier enfant, Alice, sa mère, se meurt. Elle aurait pu choisir un autre titre encore : Une fille à l’endroit, une mère à l’envers. Quand Louise va annoncer la naissance prochaine de sa fille Angèle à sa mère, recluse dans une chambre d’hôpital, l’impossible Alice se montre catégorique et lui affirme qu’elle se trompe. Une petite fille ne peut pas être enceinte. Pour Alice, Louise n’a pas grandi. Elle est le fruit d’un amour de jeunesse qui n’aura pas duré mais dont le père de Louise lui-même ne s’est sans doute jamais consolé. Si Louise a grandi, Alice n’est plus aimée.
Quand, après la disparition de sa mère, Louise retrouve son répertoire, elle comprend peu à peu qu’hormis les souvenirs indélébiles, ce carnet confus et sentimental est la seule chose qui va lui rester. À elle de recomposer la vie fracassée de cette femme au moment où elle doit envisager le présent et l’avenir de sa petite Angèle.
On reconnaîtra au fil des pages les personnages qui sont familiers aux centaines de milliers de lecteurs de Rien de grave. Louise, la narratrice, sa mère, Pablo, son amoureux, et ce père qui, même en décalage horaire, semble être toujours présent, prêt à tenter de réparer l’irréparable.
Mauvaise fille, vraiment ? À son habitude, Justine Lévy ne s’est pas donné le beau rôle. Toujours sur le fil délicat de la tragi-comédie, elle impose un style, un univers et, dans une incorrection salutaire, confirme ici qu’elle est l’une des meilleures romancières d’aujourd’hui.
Le Caméléon a été publié pour la première fois dans le New Yorker en août 2008. David Grann y raconte la vie de Frédéric Bourdin et de ses multiples mystifications. Perçu comme l’un des plus grands imposteurs du xxe siècle, manipulateur, menteur, maître de l’imposture et du déguisement, F. Bourdin a investi, au cours de son atypique “carrière”, un nombre incalculable de familles et de foyers d’accueil dans plus de dix pays. A chacune de ces nouvelles vies, un même scénario semble se mettre en place : F. Bourdin endosse systématiquement le rôle d’un adolescent meurtri, abusé, maltraité, issu de nulle part, n’aspirant plus qu’à se reconstruire pour retrouver “une maison et une école. C’est tout”, avoue-t-il. Plus qu’un comédien qui choisirait d’habiter la “peau” d’un personnage, F. Bourdin est en quête du refuge parfait : “je ne peux pas jouer quelqu’un, je veux être quelqu’un”.
Au cours de ses pérégrinations, F. Bourdin choisira par exemple de faire mourir un de ses personnages. Aussi, à la suite de l’une de ses transformations, certainement la plus poussée d’entre toutes et qui nous est d’ailleurs livrée en détail, il connaîtra la prison. En effet, pendant cinq mois, F. Bourdin va se faire passer pour Nicholas Barclay, un jeune Américain disparu depuis plusieurs années. Probablement aveuglée par l’espoir inespéré de revoir son frère, Carey, la sœur de Nicholas se déplace jusqu’en Espagne pour le ramener aux Etats-Unis. Avant la découverte par le f.b.i. de sa supercherie, F. Bourdin va néanmoins reproduire, en plus de la transformation physique, les gestes et habitudes du disparu, s’appuyant, en bon professionnel, sur des photographies, films et souvenirs familiaux.
Soutenue par de nombreux témoignages de proches ainsi que par des interviews de spécialistes, l’enquête de David Grann prend très vite un tour haletant. La névrose dont souffre F. Bourdin devient aussi l’occasion pour l’auteur de mener une réflexion plus générale sur la condition de l’homme au sein de la société contemporaine. La profondeur des analyses révèle que si F. Bourdin souffre d’un mal de vivre évident, la société, sous ses aspects toujours plus policés, semble elle-même touchée par diverses névroses, troubles identitaires et problèmes d’addiction. Mieux vaut un mensonge qui rassure qu’une vérité trop douloureuse...
Ces cahiers sont, à l'origine, de simples cahiers d'écolier où Kafka consigne indifféremment ses récits et ses rêves, sans souci de hiérarchie. Apparemment simple kaléidoscope de textes qui se bousculent et se heurtent, ils sont essentiels car ils sont la continuation de son Journal qu'il a pratiquement abandonné à partir de 1916, après la crise avec Felice. Cette relation lui a certes donné un nouvel élan dans l'écriture mais lui a révélé que l'écriture était incompatible avec l'amour pour une femme. Ces Cahiers, au nombre de huit, balaient une période qui va donc de novembre 1916 à mai 1918 (Kafka meurt en 1924) et correspond à une crise intense dans les choix de l'homme et de l'écrivain, du profane et du religieux. C'est le creuset où s'élaborent ses oeuvres à venir, une forme de work in progress où se tisse entre tous ces textes et ces fragments un lien organique qui engendre une filiation. Les cahiers mettent en place des modalités narratives nouvelles qui vont faire la spécificité de Kafka : impersonnalité ou absence du narrateur, fragmentation de l'action en séquences brèves, logique onirique qui transforme l'absurde en nécessité, comme dans la Construction de la Grande Muraille de Chine. Entre méditation et création, hésitations et fulgurances, ces cahiers sont les brouillons de la vie, versant abrupt d'un journal interrompu.
Une femme, sa fille, son amant... et son mari disparu. Non pas défunt, mais mystérieusement évanoui dans la nature. Le seul indice qu'il a laissé est le mot Manazuru écrit dans son journal. Ce qui amène sa femme à se rendre régulièrement dans la station balnéaire du même nom. Comme toujours dans les romans de Kawakami, le temps se tisse lentement et le secret des coeurs se donne à lire dans les gestes, les étreintes éphémères, la délicatesse des sensations. Mais dans Manazuru plus que dans les autres, la présence d'un monde invisible imprègne le quotidien et bouleverse la géographie sentimentale des êtres. Là-bas, au nord de la mer, il y a le bruit de la pluie dans le ciel immense, l'éblouissement d'étincelles d'un incendie, l'envol des hérons blancs sur des maisons en ruine : un instant de lumière à saisir, peut-être, entre apparition et disparition, souvenir et oubli, mystère de l'absence et appel de la vie.
KAWAKAMI Hiromi est née à Tokyo en 1958. Sa nouvelle Hebi o fumu est couronnée en 1996 par le prix Akutagawa, en 1999, Kamisama obtient le prix des Deux Magots et le premier prix Pascal des jeunes auteurs de nouvelles, en 2000 Oboreru reçut le prix de littérature féminine et c'est en 2001 que Sensei no kaban, «Les Années douces» fut couronné par le grand prix Tanizaki. Kawakami Hiromi a su s'imposer dans le monde littéraire japonais par la tonalité très particulière de son style, à la fois simple et subtil dont les thèmes privilégiés sont le charme de la métamorphose, l'amour et la sexualité.
Des récits qui nous transportent des années 50 à nos jours, du fantastique au romantique, de l’innocence à la vengeance. On y rencontre un garçon de dix ans épris de sa baby sitter, une célébrité qui paye une rançon pour sa voiture, un homme sans bouche qui tente une confession, et un Mephisto revenu de l’enfer pour punir les hommes et réclamer le prix de leurs péchés. L’Amérique sous microscope. Le meilleur de Gifford.
Au village, d'un rien, on en fait tout un monde, et c'est très bien ainsi. Et ce n'est pas parce que nous n'avons pas la stature des héros de contes que nous ne sommes pas de leur descendance. Pour preuve, au village, le camion du marchand itinérant de vêtements, marque Barbe bleue, gare son camion devant chez Madame Perrault.
Avec ses gros sabots, le 21e siècle côtoie ceux qui l'ont précédé et nous chahute ; la joie de l'été, maternelle, veille - on pose à terre les questions dont on attend en vain la réponse, pour retourner fureter dans le paysage entier de l'enfance.
Geneviève Hélène, dans ce livre, pose un regard chaleureux et amusé sur le monde qui l'entoure. Elle nous livre ici une série de croquis, de pochades, d'humeurs tendres sur les habitudes familières d'un village. Ces impressions, celles d'une citadine sur la campagne, se rapprochent du travail photographique de Janine Niepce qui tout au long de son oeuvre fixa des instants de vie empreints de nostalgie, d'ironie et de tendresse.